Sécurité alimentaire et changement climatique

, par Magalie

Mercredi, 8h30, le temps de passer le portique de sécurité à l’entrée du campus, de demander mon chemin aux volontaires (ce sont majoritairement des étudiants), de trouver la salle dans ce dédale de bâtiments, ça y est je suis déjà en retard pour mon 1er atelier. Heureusement, je ne suis pas la seule !

On parle arabe, français, espagnol, portugais… Ça met dans le bain !

Ce premier atelier porte sur les vraies et fausses solutions pour la sécurité alimentaire face aux changements climatiques.

Les organisateurs (Secours Catholique Caritas France et le CCFD-Terre Solidaire) rappellent en introduction que le changement climatique est un des plus gros défis face à la sécurité alimentaire dans le monde : on estime qu’en 2080, il y aura 600 millions de personnes supplémentaire souffrant de la faim.

Les agricultures familiales mettent déjà en place des « solutions », ou plutôt des adaptations, face au changement climatique, mais ils leurs manquent très souvent un appui politique.

L’atelier se déroule en 3 temps :

  • les fausses solutions, souvent technicistes, face au changement climatique
  • les vraies solutions portées par des acteurs locaux, souvent liées à l’agrocécologie
  • un point sur les négociations internationales en cours et notamment la COP 21

Les « fausses solutions » face au changement climatique

Le premier témoignage est un focus sur le Brésil. Cette ONG brésilienne a suivi les négociations internationales sur le climat (les COP notamment) depuis 2008 et a mis en place un groupe de travail sur « les fausses solutions face au changement climatique ».

C’est le cas par exemple du mécanisme REDD (Reducing Emissions from Deforestation and Forest Degradation), mécanisme qui vise à réduire les émissions de gaz à effet de serres en limitant la déforestation et la dégradation des forêts : cela équivaut à un calcul de « déforestation évitée ».

C’est un mécanisme volontaire de paiement pour services environnementaux, mais sans cohérence de gestion globale des ressources naturelles. On détruit la forêt à tel endroit pour produire des biocarburants, et on s’engage à tel autre à préserver un bout de forêt en échange d’une compensation financière. Il n’y a pas de prise en compte de l’ensemble : de la forêt, des peuples indigènes, de l’utilisation de la forêt, des terres… La forêt est perçue uniquement comme un stock de carbone.

Les crédits proviennent des pays développés en direction des pays en voie de développement s’ils préservent la forêt. En réalité, ce sont principalement des entreprises ou des fonds multilatéraux qui font appels à ces fonds.

Ce mécanisme (comme d’autres) aboutit à un nouveau paradigme d’ « économie verte » où les éléments de la nature (ce qu’on appelle les « biens communs ») sont marchandisés : on négocie des stocks de carbone, d’air, d’abeilles... Il y a une financiarisation de la nature et les COP ne sont plus que des espaces où l’on négocie ces « stocks » sans remise en cause du système.

Le Brésil est un des pays jouant beaucoup sur ce paradoxe ! L’intervenante explique que cela crée de nombreux problèmes :

  • cela transforme le paysan en simple gestionnaire de la terre
  • les biens publics deviennent des biens financiers, avec une relation contractuelle
  • cela entraine une révision complète du cadre : sur les « droits d’accès à la biodiversité » par exemple

Une autre « fausse » solution est le concept de « climate smart agriculture » qui apparaît sur le devant de la scène depuis peu.

Le secteur agricole est le 1er émetteur de gaz à effet de serre : de la déforestation au transport des produits, il émet ¼ des émissions. Mais dans le même temps, c’est aussi le 1er secteur impacté par le changement climatique. Un évènement climatique ponctuel peut avoir des impacts à court et moyen terme sur l’accès à la nourriture.

La question est donc : quels modèles d’agriculture souhaitons-nous ?

Aujourd’hui, 70 % de notre alimentation provient de l’agriculture familiale et paysanne, mais 70 % des personnes souffrant de la faim dans le monde sont des petits paysans.

Pour faire face à ces défis, Ban Ki Moon a présenté au Sommet Mondial pour la Climat (le 23 septembre 2014) un ensemble de résolutions face au changement climatique. C’est là qu’a été introduit le concept de « climate smart agriculture ».

Une partie de la société civile dénonce le fait que ce ne soit pas une véritable innovation : ce concept recoupe tous les systèmes de production agricole actuels. Il reprend les techniques de production des différents modèles (y compris l’agriculture industrielle), et rebat les cartes pour en faire une agriculture « climato-intelligente ». Etrangement, ce concept est plutôt défendu par des multinationales type Monsanto, Mac Donald...cela donne une idée du contenu ! C’est un modèle très politique !

L’agriculture est un sujet très sensible dans les débats internationaux. Ainsi, « l’alliance globale pour l’agriculture climato-intelligente » a en réalité été lancée dans un cadre parallèle aux négociations internationales. L’objectif est de se mettre d’accord dans le cadre d’un petit groupe d’acteurs pour imposer le concept dans l’espace onusien ensuite.

Face à ce constat, quelles pourraient être les « vraies » solutions face au changement climatique ?

L’association péruvienne SAIPE était là pour présenter son travail. L’objectif de l’association est de promouvoir les connaissances des peuples indigènes. Ils travaillent par exemple dans le nord du Pérou avec des peuples indigènes. Il y a 40 ans, ces communautés n’avaient pas de problèmes d’accès à l’alimentation et avaient une bonne qualité de vie. Ils possédaient des fermes « poly-productives » (c’est-à-dire produisant une grande variété d’aliments différents). Cette agriculture vivrière permettant de nourrir en priorité la famille et de vendre le surplus sur les marchés locaux. La production se faisait sur de petites parcelles et de façon collective avec une importante main-d’œuvre. Ces parcelles étaient très productives (plus productives à l’hectare qu’une monoculture) car multi-strates : plantes courantes, plantes grimpantes, arbres fruitiers...

« La chacra es el espacio donde la naturaleza se crea »


(« La ferme est l’espace où la nature se créer »)

Ils cultivaient environ 75 plantes différentes dont seules 25 sont reconnues par la communauté scientifique ! Ce sont des systèmes de production très résilients. Il y avait également beaucoup d’échanges au sein de la famille (transmission des savoirs) et entre les familles (échanges de graines notamment).

Ces systèmes sont mis en danger par le changement climatique : ces dernières années, ils ont vécu 7 inondations, ce qui très inhabituel. Cela oblige les communautés à s’adapter en priorisant par exemple les activités forestières et à s’éloigner de la côte (changement de l’écosystème, du climat).

En conclusion, les agricultures familiales ont une grande connaissance du milieu naturel et une grande faculté d’adaptation et de résilience. Il faut s’appuyer sur ces populations face au changement climatique.

La Convention Cadre des Nations Unies sur le changement climatique

La CNUCC est un espace de débat sur le changement climatique et l’impact sur la sécurité alimentaire. Cependant, actuellement, c’est plus un espace de négociation sur les droits d’émission de gaz à effet de serre que de réelles discussions sur les solutions à mettre en place.

Il y a deux discours dominants :

  • les pays développés cherchent à réduire les émissions sans repenser le modèle économique (exemple de l’agriculture climato-intelligente) « climate smart agriculture = greenwashing of industrial agriculture »
  • les pays en voie de développement pensent qu’il faut changer nos modèles productifs. En effet, ce sont les pays en voie de développement qui sont le plus touchés par le changement climatique.

La 21ème COP se tiendra à Paris en décembre 2015. Théoriquement, c’est celle qui reprendra le protocole de Kyoto. Il y a donc de gros enjeux !
Certains pays voudraient aborder la question de l’utilisation et l’accaparement de terres. Mais c’est une question très délicate à traiter. Le GIECC estime qu’il faudrait entre 1 et 6 milliards d’hectares pour « enfermer » le carbone, or aujourd’hui seul 1,5 milliard d’hectares est consacré à la culture dans le monde. Cet argument pourrait renforcer l’accaparement de terres sous prétexte de limiter l’émission de carbone : ce serait utiliser la terre pour limiter les effets de l’industrie. La question de l’utilisation de la terre est fondamentale !

La COP 20 a eu lieu à Lima en décembre 2014. La localisation était très symbolique car l’Amazonie est une zone stratégique pour le monde entier : cette forêt représente 50 % des forêts tropicales du monde, elle produit 50 % de l’O2 du monde et concentre 20 % de l’eau douce. Il est donc primordial de prendre en compte cette zone quand on parle de changement climatique, avec notamment la question de la déforestation (les territoires indigènes connaissant la déforestation la plus faible).
Les communautés indigènes ont porté une proposition à la COP 20 : sécuriser le foncier au profit de ces communautés (soit 5 millions d’hectares). Pour eux, le mécanisme REDD + est une nouvelle forme de colonisation, car le mécanisme ne prend pas en compte les territoires indigènes et leur utilisation.
Ici, deux visions s’opposent : l’utilisation de la terre comme un bien commun ou la privatisation. Pour les indigènes, la terre n’est pas un objet d’appropriation !

Il y avait une grande contradiction lors de la COP 20 à Lima : l’objectif de ce sommet était de mettre en place un accord sur l’environnement et dans le même temps, le gouvernement péruvien était en train de mettre en place des lois qui fragilisaient la prise en compte de l’environnement.

En conclusion, il y a une forte ambivalence sur l’usage des terres, c’est une question complexe. Il y a un enjeu d’adaptation et de réduction des gaz à effet de serre mais sans concurrencer la sécurité alimentaire.

« Pas de sécurité alimentaire sans sécurité foncière »

Pour aller plus loin :

REDD + :

Climate Smart Agriculture :